Fragments des collections de sauts à la corde du facteur ChevalouComment faire le grand saut |
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Triptyque (Pour Joëlle PAGES-PINDON) 1) Trois panneaux se coordonnent de façon manifeste sous nos yeux comme autant de plages de peinture ; ils s’enchaînent également, quoique plus souterrainement mais tout aussi souverainement, comme autant de « pages » d’écriture. Ces panneaux ne se déploient, en effet, du moins nous semble-t-il, que pour nous octroyer trois messages ; nous verrons qu’il s’agit probablement de lettres d’amour. Trois panneaux : trois missives (d’) amoureuses. Trois timbres (collés en accroche l’œil dans l’angle supérieur gauche du tableau : un pour chaque panneau) signalent d’ailleurs au spectateur ce saut qu’il convient d’opérer de la plage de peinture vers la page d’écriture : un saut à effectuer sur place. Un saut qui affecte alors l’esprit (et d’abord le langage) tout comme il transporte le corps vers le haut. Car que nous montrent ces trois panneaux ? Justement ceci : une série de sauts. Sous les espèces d’une fiction. D’une fiction à façons : une fiction qui se répète, compulsivement, sous de multiples facettes ; en l’occurrence, sous les traits d’une femme tout à la fois unique et plurielle. Le triptyque n’étale, en effet, sous nos yeux (peut-être ébahis !) rien de moins que trois manières (pour ne pas dire trente ou trois cents !) de s’envoyer en l’air ; le tout sous couleur(s) d’un exercice bien innocent : le saut à la corde. Ces trois panneaux n’auraient donc d’autre fonction que de mettre en scène les obsessions du Facteur Cheval, l’auteur présumé du tableau : les fantasmes d’un facteur devenu facteur de fantasmes. Ce qui nous vaut, ainsi que l’annonce le titre du triptyque, trois fragments des collections de sauts à la corde du (pseudo) Facteur Cheval. Comme il se doit, le vélo de notre Facteur se trouve bien garé là, quelque part, même s’il se fait tout petit, même s’il nous faut le chercher un peu. Débusquons le : il est placé tout en bas ; très exactement, à cheval sur deux panneaux. Ainsi se présente-t-il, de ce fait, à cheval non sur une barrière, une bordure ou un muret, mais sur une faille : à cheval (sans doute à dessein) sur le saut à réaliser pour passer du panneau central à celui de gauche : un saut du regard tout autant que de l’esprit. Un saut à exécuter, somme toute, au lieu précis où la peinture quelque peu défaille. Or, garé (ou égaré) comme il l’est, ce minuscule vélo joue alors le rôle supplémentaire d’un insolite « ex libris » : il nous indique que le tableau que nous contemplons provient bien des collections de sauts du Facteur Cheval. Voilà pour ce qui est de l’ordre de la représentation ; voilà pour la plage de peinture. Mais ne négligeons pas la « page » d’écriture et le travail clandestin du langage. Installé comme il l’est, proprement à cheval sur une faille, autrement dit, établi de part et d’autre de ce creux intime où notre facteur s’en va inlassablement puiser de quoi alimenter son désir, ce vélo nous indique prioritairement ceci: son bicycle n’est que le signe de la transformation majeure qu’il convient d’opérer en tous lieux de ce tableau, celle qui change VELO en LOVE et vice versa. 2) Se rappeler qu’un tableau, (et selon la formule bien connue), avant d’être la représentation d’une femme nue, d’un cheval de bataille ou d’un simple vélo, n’est qu’un ensemble de couleurs en un certain ordre arrangées. Ne pas oublier, non plus, qu’un VELO peint, tout en étant, à un premier niveau d’appréhension, la (plus ou moins) fidèle représentation d’une bicyclette bien triviale, nous propose également, à un second niveau d’intervention (et comme c’est sans aucun doute ici le cas), de jouer avec les lettres qui composent son nom, de les distribuer autrement, de les recombiner afin d’y lire, d’y élire, par exemple, ceci : l’anagramme du mot anglais LOVE. En d’autres termes, ce vélo garé sur deux panneaux, plus ou moins égaré entre eux comme par mégarde, n’est que l’indice d’une mise en garde : il nous avise de l’irruption d’ EROS dans la peinture ; pour subreptice qu’elle soit, il nous informe de son irruption disruptive. Tel serait l’unique message délivré par ce petit VELO : EROS est ici bien à son affaire. A l’oeuvre partout ; et jusque dans le vieux ROSE de la tonalité générale. A l’œuvre aussi, comme de bien entendu, dans l’exercice prétendument anodin du saut à la corde. Où nous voyons une jeune femme ne pas craindre, à bien y regarder, d’OSER EROS ; autrement dit, ne pas craindre de s’envoyer en l'air jusqu’à en perdre la tête . Question de foi, d’énergie, de souffle et d’air. Oui : d’air. Celui, par exemple, qui s’engouffre sous les jupes pour les gonfler de manière éphémère, lors du saut le plus élémentaire. Question d’ « R », faudrait-il même préciser, en invoquant la lettre qui se redouble à l’initiale du fameux RROSE SELAVY, étoffant de la sorte le filigrane d’une filiation qui, en dépit des apparences, relierait notre « naïf » Facteur Cheval à Duchamp, son père tutélaire. A Marcel, son rusé compère. Soit à ce « marchand » qui, marquant imperceptiblement notre « Facteur » de son sceau, saupoudre ses tableaux --c’est du moins ce que « Cheval » espère-- d’un peu de son « sel ». 3) Car que voyons-nous sur le panneau central et sous les jupes du personnage féminin? De l’air et du ciel (sous les espèces du mot « ciel » répété à satiété). A l’inverse, que voyons-nous dans le ciel du volet droit ? Le froufrou d’une jupe frangée de noir ; un jupon qui dépasse, tel un nuage qui passe ; un drôle de « jupon-nuage » venu rayer, le temps d’un saut à la corde, le ciel des fantasmes du facteur. Avec, alentour, une profusion de têtes. Une pléthore de têtes aussi bien à l’endroit qu’à l’envers : à l’image du chavirement de l’esprit et du chamboulement des lettres qui recyclent LOVE en VELO et VELO en LOVE . Et c’est ainsi que les dessous de la peinture affleurent en virevoltant dans la surface picturale. Et c’est ainsi que le subjectile se fait légèrement vibratile : des lambeaux de bandes plâtrées se répandent, en effet, çà et là, dispersés en échos des soubresauts, à l’image des membres disjoints de la jeune femme qui tressaute. Et c’est ainsi que l’anatomie du tableau rejoint celle de la jeune femme et réciproquement ; ses disjecta membra peuvent alors être perçus, au choix, et selon la fantaisie ou les idiosyncrasies de chacun: sub specie picturae ou sub specie mulieris. Et c’est ainsi que s’accomplirait le grand SAUT. Car n’est-ce pas comme cela pour peu qu’on y songe, que l’on bascule à corps perdu dans l’AILLEURS ? Jean Lancri (alias Le Facteur Cheval, alias N’importe Qui). |