Sur le Cheval de Jean LANCRI par François LEGENDRE

enseignant en histoire et théorie de l’art à l’École supérieure des métiers d’art d’Arras

Sur le Cheval de Jean Lancri.

L’intitulé de cette série que Jean Lancri n’a décidément pas envie de boucler, le Cycle de Cheval à vélo fait écho d’entrée, de cycle à vélo (son possible synonyme), de vélo (l’outil de travail) à love son anagramme (le contenu secrètement amoureux des lettres enfouies dans ce lieu de l’inconscient qu’est la sacoche du facteur), de facteur à cheval, car si Cheval (1836-1924) était bien facteur, le facteur de Jean Lancri, lui, se prend bien plus pour un cheval que Cheval n’était sans doute disposé à se prendre pour son homonyme. Du moins convient-il de le croire pour garder son sérieux. Exercice difficile quand les mots recouvrent autant de pièges dans lesquels Jean Lancri fait tomber les images, à commencer par les masques gigognes de Cheval qui nous tient plusieurs discours comme Jean Lancri son double. D’où il apparaît que l’antique duplication entre le réel et son image se mue en un dédoublement entre l’artiste et son image, le facteur qui ne cesse de lui échapper. Et quoi de plus indiqué que le vélo pour multiplier les échappées rageuses sur des chemins qui montent ou qui tombent, mais qui – l’avez-vous remarqué dans les tableaux de Jean Lancri ? – sont rarement plats.

Il est vrai que l’art de Cheval, alias Jean Lancri, c’est de savoir bifurquer à temps, c’est-à-dire avant que le regardeur – sémiologue impénitent – ne parvienne à mettre à plat les ressorts de cette belle mécanique. Tout de suite s’accrocher à une nouvelle série de significations, comme a su si bien  le faire le facteur François de Jour de fête dans la réinvention de sa tournée à travers un  modèle américain passablement fantasmé (là où le facteur Cheval a utilisé les modèles exotiques que la culture coloniale mettait à sa disposition pour imaginer son Palais idéal), tournée qui, souvenons-nous, se termine par une chute dans le canal à cause, précisément, d’une bifurcation mal négociée. Car cette poétique de la métonymie (qui n’est pas sans rappeler l’humour de Tati) se déroule toujours, comme le discours qui en tient lieu, au pied de la lettre et au risque de la chute.

S’ensuivent des glissements de lignes, des décollements de silhouettes, de mots et de surfaces colorées sous lesquels un autre facteur, un travailleur dûment enregistré – l’accident – démultiplie les possibles dans une transparence relative (car la gaze se charge de plâtre et de cire) mais suffisante pour garder trace d’une méta-image  traversée de repentirs qui sont autant de lapsus plastiques –  de toutes ces bifurcations lancriyennes  où le « y » scinde, dans le souvenir de l’artiste, l’identité du petit Jean Lancri fidèle au nom de son père, par un autre Lancry (Jean)  plus conforme à la norme sociale définie par l’institution, à commencer par l’institution assimilatrice de la langue française parlée par l’administration ; et puisque cela ne tient qu’à un autre déplacement, à un autre renversement, le facteur Cheval, fidèle à son patronyme c’est-à-dire à l’image de son père, se dédouble en cheval-facteur, ce signifiant cheval sorti de l’inconscient de Jean Lancri,  et peut-être, avant lui, secrètement enfoui comme les lettres de sa sacoche dans la psyché profonde du Cheval en question, de crainte, sans doute, des vexations que ses proches n’eussent pas manqué de lui adresser.

La bifurcation est une pratique de l’erreur et chaque erreur contribue à construire un labyrinthe langagier à l’image du Palais idéal du facteur Cheval où Jean Lancri, alias-le-fameux-facteur-Cheval-à-vélo, prend un malin plaisir à égarer (à renverser ?) le facteur son double, et à travers lui, le spectateur qui enfourche le vélo du regard, à moins que ce ne soit carrément le cheval (après tout, ne vous est-il jamais arrivé de songer pour rire que le facteur Cheval en fut littéralement un ?) tant le couple vélo-cheval (pris pour le paradigme Cheval à vélo) fonctionne en parfaite synergie comme le système bielle-manivelle d’une machine à images de plus en plus auto-érotique.

François Legendre, enseignant en histoire et théorie de l’art à l’École supérieure des métiers d’art d’Arras.