Voir à en perdre le regard, exposition de Jean Lancri

Daphné Le Sergent

 

Et si le désir était un personnage aux multiples bras qui distribue et redistribue sans cesse l’agencement de la toile et le parcours de notre regard ? Alors nous relirions les poèmes de René Char pour qui le désir est un « voyageur à l’unique bagage et aux multiples trains », alors nous irions voir une exposition des œuvres de Jean Lancri à la galerie Popy Arvani, alors nous nous interrogerions sur le succès de l’exposition Dada.

Dada à la mode, Dada à Pompidou, Dada sur toutes les lèvres, Dada incarnation du temps où s’échauffent une volonté d’engagement mais où les chevaux de bataille ont délaissé la scène. Dada si fort que dans son sillage, il aspire à lui toutes les œuvres alentours, tout ce qui se tient à sa périphérie. La lettre et le texte dans les arts plastiques n’ont jamais été autant exaltés, non pas pour ce qu’ils défendent mais pour ce qu’ils nous disent.

C’est donc entre les lignes qu’il semble falloir se glisser, dans ce fragile écart entre l’immédiateté éclairante du signe et le roulement de tonnerre du sens, là où justement l’aveuglement demeure, point de fuite ou porte de sortie par laquelle se sont enfuis nos vrais dadas. Bref, c’est vers notre propre façon de voir qu’il faut se retourner.

A la galerie Popy Arvani, les tableaux de Jean Lancri offrent une réflexion sur la trajectoire de ce regard-désir. Dans un premier temps, ils en entraînent la course dans la profondeur de champ donné dans la transparence des couches de couleur. L’œil effeuille sans jamais l’épuiser, le bouquet de bleus, d’oranges, de rouges, de formes et de tâches qui devient son abîme.

Comme paraissant flotter sur l’immensité moirée de ces toiles au petit format, le dessin serpente et déroule le fil de la lecture. C’est l’histoire d’un facteur, de son vélo, et du désir. Ainsi débute l’exposition, par le renversement d’un mot : depuis « VELO » jusqu’à « LOVE ». Et les personnages y ont la réversibilité des caractères d’imprimerie.

Mais là où le regard se perd vraiment, c’est dans l’interaction de ces deux plans : le plan de l’histoire, celui d’un facteur – non pas en proie au désir, mais convoité par le désir-même –, et le plan des couleurs, issu de l’extrême capillarité d’une surface à une autre. Le plan des couleurs est décidé par le mouvement fortuit d’un fer à repasser « bien chaud » sur un pastel à la cire obligeant le désir à se conformer à son produit incertain. Le plan du dessin, lui, nous renvoie à la maîtrise du sens, à ce jeu de mot « VELO/LOVE » qui se déploie à l’infini. Là les lettres s’enVOLEnt dans l’autonomie du signe et son corollaire mystérieux, l’inconscient. Les lettres s’envolent mais leurs corps restent. C’est désormais eux qui achemineront le regard dans cette oscillation sans fin d’un désir qui prend et d’un désir qui donne.

Dans le dictionnaire du surréalisme, que Breton et Eluard constituèrent en 1938, on trouve à la lettre « A » la définition suivante, qui est en fait une citation de Gérard de Nerval : «  L’alphabet magique, l’hiéroglyphe mystérieux ne nous arrivent qu’incomplets et faussés, soit par le temps, soit par ceux-là mêmes qui ont intérêt à notre ignorance; retrouvons la lettre perdue ou le signe effacé, recomposons la gamme dissonante, et nous prendrons force dans le monde des esprits. ». Car c’est bien ainsi qu’il faut parfois envisager son propre regard, celui qui aujourd’hui admire tant l’époque révolu de la révolte dadaïste, dans un contact qui enlève pour donner, dans l’incessant va-et-vient de ce qui s’offre à nous et de ce que nous cherchons.

Exposition de Jean Lancri

Du 10 décembre 2005 au 14 janvier 2006

Galerie Popy Arvani

7 rue Jean-Pierre Timbaud

75011 Paris

01 47 00 87 51

Ouvert du mercredi au samedi de 15h à 19h.