Pour Jean Lancri

 UnMaëlstrom à vélo.

Samia Kassab-Charfi (Université de Tunis).

Fantaisies volantes, funambules aux rites d’apesanteur, figures déliées, désarticulées pour un autre mouvement, les performances plastiques de Jean Lancri, ses scénarios, ses démontages, ses ondoiements solénoïdes sont fréquentatifs des vertiges baroques.

     Mais de vertiges baroques précipités – presque au sens chimique du mot - en ces filaments surréalistes qu’instillait Juan Miró en traces douces, au noir à la fois obstiné et rétif, traces filamentaires sans effilochement pourtant, précises et cependant prêtes à fondre sur les plages duveteuses, nonchalantes, de la toile.

 

      Le trait signe une désentrave. Se contracte en précision éperdue. Se veloute. Se renonce aux abords de la couleur, où alentour se conjoignent les membres mouvementés et fins des astronautes. Filaments échevelés des empreintes digitales qui finissent, de bavures en labyrinthes du génome – en métamorphose où s’envisage le trait, l’iris à identité changeante. Genèse du cursif. Seule identité du signe – ce visage dont le contour tombe et s’échappe comme un masque.

 

   Gisant, l’impact énergique de la transformation. D’où : courant. Une trace cinétique. Vinci pris dans la tornade du cycle affolé, alové. Et ce chant de l’icône qui se métastase en signe - sa stylisation - mais le trait file sans savoir où il finira, ni où fut son commencement, sinon dans cette aspérité de l’ombre au relief d’un papier froissé, d’un mur de chaux happeur de lumière.

 

    Et puis d’où vient cette lumière, si ce n’est d’une flamme levant derrière l’œuvre ? D’où cette insinuation, qui promet illumination, et surdéterminée comme exigence de vie ?

    En réponse, Clair de Lune : l’avènement surnaturel de l’atmosphère poudreuse des premiers-poseurs-de-pied-sur-la-lune, et ce bleu lunaire que seuls, et magistralement, surent rendre les frères Taviani – et mieux encore que Pirandello – au milieu du champ sicilien où tombe, dans Kaos, la malédiction. Et en contre-jour, quelques flaques étalées de Vasarely.

    Aubes délavées de l’Oranais en hiver.

    Danses ondulatoires de la lumière sur les contreforts des corps renversés. L’éparpillement majeur du mot ciel, comme une partition obsessionnelle.

 

    Et ces Bleus. Voyages, montées des abysses vers le cycle-soleil, poussée d’Archimède qui libère l’afflux. Les ondes du solénoïde s’arc-boutent – bientôt ils voleront en éclats dans 121/208. Métaphores des amants, elles font dévaler leur champ magnétique : elles sont la vibration du cri, les vagues annélides de l’élan amoureux. Et la toile bouge, le tissu se déchire, la trame se défait, le lin renonce à ses tensions artificielles. Il s’échevèle. Comme les fils de fer du cycle. Et les flèches indiquent le sens de la pression, des replis magnétiques : elles donnent corps au courant. L’ovule-œil de dauphin veille sous l’ombre féminine où il love le secret de sa mémoire. Sa formule pixellisée.

 

   Cette onde graphique reviendra, qui lie l’ovale plein des visages d’amants. L’aura laiteuse, éclaboussure, aura aspiré leurs corps. L’onde se fait bleu vif, ondée de plaisir, rouge puis verte. Plus loin, ils seront ombres chinoises serrées l’une contre l’autre, figées dans l’encadrement de croisées médiévales. Amoureux.

 

      Visages anagrammatiques suppléant au face à face, aux torsions convenues des corps dans les scénographies mythiques, renversantes postures renversées dont l’immersion, signalée par la mise en abyme, prononce l’incomplétude et le trop-appesanti de nos tracés visuels, l’arbitraire de toute esthétique de représentation - de la carte géographique au faciès de l’étranger et jusqu’au visage de Dieu - , la fausseté primordiale du nombrable et du visible - yeux, mains, jambes, profil - la reconnaissance froissée des mythes, leur recomposition vivifiante en marge de la vanité : ceci qui est l’évidence déroutante du mouvement, celui-ci qui fait son cinéma, qui démultiplie, dans la jouissance de l’erreur et de l’errance,

tours, retours, détours,

évolutions, involutions, révolutions,

anaphores, diaphores, métaphores.

 

  Torsions des corps et enchevêtrements transparents des étreintes sous l’œil bienveillant d’une cohorte de chats-fantômes. Et la couleur surgit dans les intersections du corps avec lui-même, en désarticulations, puis du corps avec celui de l’autre. Evanescences alchimiques d’Eros – et l’ovule de lumière dans les ocres alentour.

 

   Série d’oiseaux, ces mouettes naïves comme dessins d’enfants, pastel labiles murmurant la douce rétractation du cycle en cloche, en abri transparent et sucré – cette anti-cage où l’oiseau parade et exhibe la simple beauté de son col, et son bec comme une pointe de sein.

    L’oiseleur, un peu plus loin, pose ses prismes comme cages grossières, carènes pyramidales qui deviendront tipis, puis supports de balançoire.

 

    Que lire ? Une éthique de la désarticulation, totalement détachée de toute intellection, livrée à sa seule vérité, qui est Jeu, manipulation empirique où advient un débris de connaissance, illusion d’optique ? Y suspecter un Sphinx posant sa question subsidiaire, évadé de son enclos tragique pour de singulières tribulations, promis à d’autres confusions, d’autres ravissements. Et cette femme qui fait la Belle, perchée au-dessus d’un Minotaure esseulé.

 

    Fondus désenchaînés des pantins circulants entre les cycles ; circonférences des empreintes délébiles. Jambes, bras qui s’envolent, dérivant hors des racines du corps, encore palpitants comme queues de lézards défaites, miroitements surréalistes travestis en peintures rupestres. Les mots soudain lâchent et se faufilent, armée silencieuse. Dans leur tranchée sémantique, ils s’alignent en dérive, viennent légender, fiers de leur paradigme, maintenus en file indienne, la scène fantastique.

 

    Ce ne sont pas dessins mais illuminations, et au-delà des Painted plates qui inspirèrent Rimbaud. Souvenir du tracé subtil de Cocteau.

    Ce sont séquences décomposées par un monteur fou, chercheur d’infini dans le seul radical du mouvement.

     Séquences où seule s’incarne la matière même du mobile, la substance et la tension du déplacement, les synergies métamorphiques qui désincarcérent les rotations du Temps.

    Et  le voici enfin converti en espace.

    Mais aussitôt transféré dans l’étrange dimension, il est malmené. Aussitôt qu’il promet, en hallucination, une fixation probable – qu’on puisse l’ausculter, le voir, le saisir – il rompt, prompt, la promesse de la palpation. En somme, il est performatif de sa promesse : il l’intronise en projet, il en défait la viabilité de la réalisation et par cela, en décrète – c’est sa nouvelle tyrannie – l’inquiétude, l’intranquillité ; c’est son outrance, son érection hors de lui-même, et hors de ce en quoi on veut l’enfermer. C’est sa turbulence : son risque.

 

    De cette mutation, le scénariste prépare la gestation amplifiée, et c’est la naissance d’une chorégraphie érotique, des encastrements, des épousailles, des apprivoisements de pièces de puzzle. Alliances. Désalliances. C’est cela, l’outrageuse mélancolie des chorégraphies de Lancri : leur appel à rompre l’accoutumance, dans le seul maintien de l’invariabilité du mouvement, de cette é-motion perpétuelle : le pendule affolant le mareyeur. L’étoffe fuyant l’aiguille. Les peaux de la Terre froissées par ses orgasmes tectoniques.

 

   Tous les accidents de la vélo-cité. Comme dans les tableaux de Dhia Al Khuzaî où un cycle balade sa roue libre, déchire d’une couleur à l’autre. Brûle.

 

   Les transmutations des ruines du fixé en réversible, en vestiges d’une mobilité volcanique, et la tacite reconduction du doute. « What you see is not what you see ».

 

    Mais dans quel sens saisir l’image ? Sur quelle face pelliculaire poser l’empreinte ? A l’endroit, à l’envers ? De gauche à droite, de droite à gauche ? De haut en bas, à l’inverse ? Et ces diapositives que nous regardions parfois à l’envers, dans les éclats de rire de l’enfance, à quelles danses de l’insensé consentent-elles ? L’image pardonne au sens unique. L’exhausse dans sa contre-allée.

 

  Et la langue, acrobate encore qui culbute son ordre linéaire. Jeux du cirque, et une tête se perd. L’instinct cursif battu en brèche. Réversibilité absolue des contours. L’arc-en-ciel n’est qu’une ombre de sirène en miroir du poème lumineux.

 

     Mais VELO et LOVE, convertis en langue sémitique, renversés en leurs sonorités, doucement assourdis, et dans les reflux de l’anagramme, ne deviennent-ils pas ALEPH ? L’Alif, ce chuchotement familier : ٲﻠﻴﻑ.

     Naissance des continents sous l’eau. Naissance de l’alphabet. Cartes lentement émergées.

 

     Scènes, scénarios, trans-visuels où se conjoignent le balbutiement du ralenti – sa tendresse – et la technicité postmoderne des figurines désarticulées. Pantins mutins. L’Arlequin mythique épouse le robot. Le Minotaure habite un visage anonyme – Picasso sublimé. Mona Lisa – sourire figé du marionnettiste - affleure et surplombe, dans les Luna parcs mélancoliques, l’imperturbable grand’roue où montent au cielsoleils rajeunis de Baudelaire – les amoureux balancés.  Et l’Arlequin solitaire à face de néon, à tête de continent disjoint, perdu dans son Tout-Monde, se balance dans le creux d’un rift. Il l’a échappé belle.

 

   Aucun récit n’est seul. Les fables se superposent, s’affrontent, se toisent, se mettent en branle. L’Arlequin a des airs de Petit Prince, et ils s’en vont faire un tour chez Chagall, en suspension sur certain plafond d’opéra. Mais l’œil du dessinateur est terriblement précis. Sa lunette est d’une précision technique, d’une justesse d’après-orage : son paysage n’admet ni myopie ni presbytie. Il révoque ces insuffisances désolantes. Inutile donc de se livrer au petit jeu ajusteur des devants-de-tableaux-au-musée. Il restitue la Distance de soi à l’œuvre. Il ne requiert pas de face à face, ni de côte à côte, ni une quelconque intimité : il est séduction iridienne, il fascine et commande l’exacte durée rétinienne – un autre ordre de persistance de la mémoire.

   

     Et puis le poème cinétique ne tient vraiment pas en place. Sous-jacentes, quelques redondances graphiques, rangées linéairement dans un semblant d’ordre, cohorte de vélo vélo vélo répétés à l’infini sur une page volante, comme une archéographie, litanie tabulaire, table de la seule loi, proposent leur étalement fragile. Mais rien n’y fait. Quel impact face à la radiance des arcs en ciels, face à l’anarchie bouillonnante des rayons défaits, hyperboles extrêmes du mouvement qui s’emballe et perturbe l’harmonie mobile, le sens convenu des aiguilles ? De quoi s’agit-il ? Du remake des montres molles ? Lancri déplace les constellations. Il pratique l’enluminure, le collage, le dé-collage, le découpage, l’apesanteur, l’immersion et l’inversion, le mirage, il se joue des échelles et des légendes, voue un culte à la confusion organisée, fait pactiser Dionysos et Apollon. Astronaute. Son vélo, force tectonique, érotique nautile, navigue et vole, entre air et mer, zigzague entre les arcs en ciels et finit par draguer des îles échouées  – avec leur lagon – d’un océan à l’autre.

 

   Nul ne dit s’il ne fut pas responsable du dernier tsunami.

 

   Mythologies de Lancri.