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Faire du chemin avec Jean Lancri et son Facteur Cheval
Fragments d'un entretien plus ou moins imaginaire de Jean Lancri avec Éric Bonnet et Edmond Nogacki |
(Le texte ci-dessous est extrait du catalogue réalisé à l’occasion d’une exposition du Cycle de Cheval à Vélo , en 1997, au Château Dampierre, à Anzin . Les commissaires en étaient Eric Bonnet et Edmond Nogacki.) Éric Bonnet: Quels seront, Jean, les thèmes et les motifs de ta nouvelle exposition. Suivras-tu le chemin imaginaire que tu as déjà emprunté ? Jean Lancri: L'exposition O.S.E.R. E.R.O.S., au Château Dampierre, s'inscrit dans le Cycle de Cheval à Vélo. Elle propose divers fragments de l'Encyclopédie du Facteur Cheval. Est-il nécessaire de préciser que cette Encyclopédie relève de l'imaginaire le plus élémentaire ? Bien qu'elle use parfois d’un mode de présentation langagier, elle n'a en vérité d'autre existence que picturale. Elle ne renvoie qu'à un cycle de tableaux, celui dit de Cheval à Vélo. Qu’y a-t-il dans ce Cycle ? Des oeuvres qui prolifèrent depuis 1990. Tableaux, actions, expos : tout y est à mettre au compte d'un artiste qui s'avance masqué et dans lequel je me glisse. C’est lui qui parlera par ma bouche au long de cet entretien. Vous voudrez donc bien excuser l’intrusion dans mon discours d'un tiers pour le moins insolite, l'irruption dans ma parole d'un intempestif (mais toujours festif) individu que nous nommerons comme suit : Jean - Lancri - alias - le - fameux - facteur - Cheval - qui - pédale- encore - comme - un - beau - diable - sur - son - vélo. Dans ce Cycle, cet artiste qui me touche de si près qu’il me colle à la peau tente de faire la part de l'autre en lui. C'est ainsi : depuis quelques années, je me plais à susciter la fiction d'un alter ego. A ménager une part de jeu au coeur de mon ego. A mettre en scène une teinte de il au sein du je . Une teinte ? Disons plutôt une feinte. Une feinte ? Disons une faille où tressaille quelque chose de l'animal. Histoire de chevaucher en permanence une saute d'humour autant que d'humeur ; de m'installer à cheval sur un écart qui soit autant d'espèce que d'identité. Histoire (par le truchement d'une mer d'histoires) de remettre en scène le célèbre Facteur Cheval, de le remettre en selle saupoudré, s’il se peut, d’un peu du sel de Duchamp. Aussi, dans ce Cycle qui fait la part si belle au patronyme de Cheval, est-il bien sûr question du langage : à la fois comme motif et comme moteur de tous les tableaux qui le composent. Du langage et surtout d'une langue toujours prise en défaut ou en excès. Une langue en plus ou en moins : à mettre dans la bouche, la caboche et la sacoche du dit Facteur. Et il est aussi question de la mise en boucle , si ce n’est en court-circuit, de deux langues destinées à demeurer l'une à l'autre étrangères : le français et l’anglais. Edmond Nogacki: Tu sais l'intérêt que je porte à ce rapport qu'entretiennent les mots et les formes picturales. Le charme de ton travail, c'est qu'il ne se laisse prendre au piège ni des uns ni des autres. Une question, cependant : à quelles fins tout ce Cycle ? J. L.: Je devine la question suivante: à quelles fins, au travers du « cycle », tout ce « cirque » ? Comment répondre sans donner l’impression de verser dans la prétention ? Car grande s’avère l'ambition de Lancri alias Cheval-à-vélo (mais sa naïveté ne serait-elle pas plus grande encore ?). Sa cible ? Rien de moins que la mise en éclat(s) du langage. Celle du langage parlé, tel qu'il se faufile et (se) murmure en chacun de nous. Tel qu'il nous parle et nous fabule. Tel, somme toute, qu'il nous fabrique. Nous façonne et nous fignole. Bref, tel qu’il nous « fictionne » en animal loquens avant même que de nous déclarer homo sapiens. Tel qu'en nous-mêmes enfin ce langage omnipotent nous change quand il prétend nous assigner à une identité pourtant jamais stabilisée, provisoirement ancrée dans quelques vocables : localisée ici dans les lettres d'un L.a.n.c.r.i., vocalisée là dans celles de C.h.e.v.a.l.. Puis, par contrecoup de ce coup d'éclat (dont l'auteur ne serait autre que notre animal de facteur), rien de moins qu'une remise de la couleur dans son état le plus natif : sa mise à nu dans le plus vif des éclats. Sous couleurs de langage, d'un rappel de l'inéluctable emprise de sire le mot, d’un appel à « l'instance de la lettre dans l'inconscient » de tout un chacun, fût-il peintre, facteur ou farceur, il n'est question, dans le Cycle de Cheval à Vélo, que d’une « langue » bien singulière : l'idiome de la peinture, à savoir la couleur entendue comme idiome. Dans son échappée belle. En sa coulée hors des mots : hors des lettres charriées par ce Cheval-qui-s’échine-tel-un-âne-à-pédaler-sur-sa-bécane. Au fond, tout au long du Cycle, il n'est question que du régime si surprenant de la couleur (surprenant pour ce familier des lettres que notre Facteur affecte d’être). Il n’est question que du statut hors norme de la couleur. Hors norme et hors langue : hors des lois qui gouvernent la superficie des phrases. II n'est question que d'une motilité de la couleur littéralement arrachée à celle des mots. Parmi tous les plis que, dans le vrac de son sac, Cheval trimbale, il n’est question que d’un pli bien précis , celui dont la couleur viendrait rayer le lit du langage. Tel serait le (naïf ?) projet de Jean-Lancri- alias-ce-Facteur-qui-fut-cher-aux-surréalistes-et-qui-se-trouverait-ici-remis-à-cheval-sur-son-vélo : explorer les limites que langage et peinture auraient en partage. Y jouer à saute-frontières. Y gambader. En premier lieu pour témoigner de l'activité du langage jusques et y compris dans les structures d'un tableau. Puis, sous le couvert de ce prétendu hommage rendu au langage, tel serait le (présomptueux ?) propos : couper langues et langage de ce qui leur demeure étranger : la couleur. Tel serait donc le secret dessein du Cycle de Cheval à Vélo : à l'aigu d'une attention focalisée sur le processus de la langue, il s’agirait d’abord d’exorbiter deux langues hors d'elles -mêmes. Puis, dans la foulée, dans la même coulée, une fois la couleur retranchée du langage, une fois la langue pour ainsi dire coupée, il s’agirait (par force de pédales) de pousser ladite couleur à son acmé. E. B.: Mais enfin, dans ce Cycle de Cheval à Vélo, de quel cheval, de quel vélo, de quel cycle s'agit-il vraiment? E. N.: Est-il d’ailleurs ici question d'autre chose que du langage ? N'avons-nous pas affaire là qu'à des lettres, et notamment à celles du mot VELO ? J. L.: Certes, ce sont bien des lettres que mon porteur s'en va livrer ; mais pas n’importe lesquelles. Ce ne sont que des missives d'amour. Ce colporteur d'épîtres, d’une part, je ne saurais plus désormais l'imaginer autrement qu'à VELO ; d’autre part, je ne le vois guère livrer d’autres messages que celui du désir. Je ne le peux plus depuis que je me suis aperçu que VELO, mot français, n'était autre que l'anagramme de l'anglais LOVE. À retourner chacun de ces deux mots comme un gant -–autrement dit, à tournebouler les lettres de chacun de ces deux termes et à inverser du même coup la langue qui le soutient et qui vient avec lui-- ne découvre-t-on pas toujours l'autre terme qui l'enserre dans sa gangue, avec, bien qu’invisible autour de lui, la totalité de l’autre langue ? Ainsi VELO n’est-il que le masque (ou l’avatar) de LOVE ; et vice versa. D'une pareille contingence, susceptible, on le voit, de nicher dans le mot LOVE son envers lové au cœur de VELO, d’une pareille contingence, lubie m'a donc un jour pris de faire loi. Loi et (si possible) joie pour l'œil. Dans une sorte de jeu de l'oie où s’effectuerait, sous l’emprise du désir, la tournée du Facteur ! Il en est résulté un jeu fantasque. Réglé toujours par derrière : à l'arrière-plan de l'ondoiement des couleurs. Régulé comme par en dessous : sous le chatoiement des teintes peintes en glacis. Un jeu ordonné dans une langue destinée à lui demeurer étrangère : à l’instar de LOVE pour VELO. A l’image, somme toute, de ce qu’est l'inconscient pour le conscient. D'où les questions : dans cette tournée du Facteur, qui chevauche l'autre ? Est-ce le langage, par l'interposition d'une anagramme, qui trame ici la couleur ? Ou bien n’est-ce pas plutôt la couleur qui noue les langues et dévoie tout langage ? Est-ce l'anglais qui, sous le déguisement d'un VELO bien français, dicte ici sa loi ? Est-ce CHEVAL qui fait avancer son bicycle ou n’est-ce pas plutôt EROS (alias LOVE travesti en VELO) qui exécute sa tournée, celle de l'amour, y propulsant à son insu notre Facteur ? Quel autre « facteur » (psychique ? ludique ? mécanique ? ironique ?) fait donc ici la nique aux mots, aux hommes, aux animaux, retournant invariablement LOVEen VELO et vice versa? À ce stade des interrogations, grande s'avère la perplexité de Jean-Lancri-alias-Cheval-à-Vélo. La tentation paraît forte, pour ce dernier, de se laisser embrigader dans une de ces théories qui tiennent encore le haut du pavé. Et, par exemple, de se laisser (comment dire) psy-lacaniser. Drôle d'animal, en effet, tout bien considéré, que ce Facteur Cheval ainsi re-looké. Uniquement structuré par le retournement de LOVE en VELO, n'appartient-il pas, dans l'espèce du homo loquens, au genre lacanus le plus pur ? A défaut de pouvoir répondre à toutes ces questions, les Fragments de l’Encyclopédie du Facteur Cheval s’efforcent de les mettre en éclat(s). E. N. Ici, le spectateur ne manquera pas de se demander où peut bien se situer l’homme Jean Lancri, tout autant que l’artiste, dans tout ce fourbis. Pourrais-tu lui répondre par avance ? J. L. Disons que, pour quelqu’un dans mon genre, le passage à l’âge mûr s’est confondu avec un étrange passage à l’acte. Il est progressivement devenu synonyme du passage à l’ère du Facteur (à l’ère et non à l’art du vrai Facteur Cheval). Ce fut un passage à l’âge de Cheval ( pour ne pas dire à l’âge du cheval). Raison ou déraison ? Toujours est-il que, au fil des tableaux, l’âge d’homme s’est ainsi coulé, pour moi, dans l’âge de (ou du) cheval, que la majuscule se maintienne ou non à l’initiale de ce dernier mot ; histoire de rendre un hommage conjoint au facteur du Palais Idéal d’Hauterives et à Michel Leiris. Folie ? Facétie ? Non. Simple fabulation. Une façon comme une autre de recycler mes peintures. De m’inventer un cycle conçu telle une fiction à façon. Tout un cycle à géométrie variable selon les lieux d’exposition et les modalités d’intervention. Je le vis désormais, ce cycle, telle une manière plus ou moins cocasse de me faire l’ethnographe de mon for intime : à l’instar de l’écrivain que je viens de nommer. De devenir le logographe du petit théâtre de mes passions privées, le pornographe de mes désirs, le sismographe de mes humeurs, le scénographe de mes philies, le zoographe de mes phobies et fourbis en tous genres. Bref, je le vis, ce cycle, comme une manière d’être pleinement zoographos . Autrement dit, peintre. E. B.Cirque, fabulation, jeu. Peux-tu cependant préciser ce qu’il en est de la distanciation dans tout ce Cycle ? J. L. Je m’autoriserai encore de l’exemple fourni par Michel Leiris. Au temps de L’Afrique fantôme et de la mission Dakar-Djibouti, Michel écrivait à Louise : « […] Je sais que je ne joue pas la comédie et que le personnage voyageur n'est pas pour moi un rôle, mais le seul personnage que je sois avec sincérité.». De même --toute prétention mise à part--, le personnage de Cheval-à-Vélo n'est-il pour moi qu'une manière de me faire voyageur. Mais un voyageur d'un type un peu spécial. Toujours perché sur son vélocipède, puisque ce bicycle, comme on l’a vu, n’est autre que LOVE déguisé en VELO. Un voyageur qui n’arpenterait toutefois que le moi intérieur. Un voyageur ? Le plus souvent, naseau au vent, mon Facteur Cheval n'est, sans « nez qui voque » possible, qu'un vulgaire voyeur . Un voyeur voyageur qui batifole et caracole, faisant force de pédales, parmi ses esprits les plus animaux. E. N.: Retour en quelque sorte à l'originel, à l'élémentaire. J. L:Si l’on veut. Le Cycle de Cheval à Vélo ne représente à mes yeux qu'une façon comme une autre de me couler dans une collection de pulsions plus ou moins avouables, de m'esbaudir au fil d'une série d'enjambées littéralement à cheval entre l'homme et l'animal. Plutôt que d'un débordement d'ubris (ou même de lubricité), c'est une tentative de me glisser dans le rôle du type-que-j'-aurais-été-si-j’-avais-été-un-autre-voire-un-animal-et-pourquoi-pas-un-cheval-voire-même-le-fameux-facteur-Cheval-en-personne-et-en-selle-sur-son-vélo. E. B.: Ceci évidemment n'épuise pas les raisons qui ont présidé au choix du cheval. J. L. : Sans aucun doute. Puis-je me permettre d’ajouter que Cheval, du moins mon Cheval à moi, certes, me ressemble, mais que ce n'est guère moi. Comme le Teste de Valéry, le Plume de Michaux ou le Monsieur Songe de Pinget (et toutes proportions gardées par rapport à ces glorieux aînés), mon Facteur Cheval mène une existence plus mentale que physique, plus littérale que psychologique. Strictement picturale, si l'on préfère. Son profil, son museau, son apparence peuvent être dessinés ; rien de fixe néanmoins (et naseau en plus, si j’ose dire) dans tout cela. Car mon Facteur ne fait jamais son entrée sur la scène d'un tableau qu'à cheval sur son bicycle. Toujours en minuscule cavale : en léger bougé entre deux langues, entre le français et l'anglais. Jamais placé, à jamais déplacé : en constante virevolte sur ses pédales. Pur produit du langage, né d'un va-et-vient entre deux langues, mû, ému par leur chevauchement, homme de lettres s'il en est --puisqu'il s’en coltine un plein vrac dans son sac--, homme de tous les envois ainsi que de toutes les lettres, il n'existe que dans le retournement qui transforme celles de LOVE en VELO, ou encore (ainsi que le rappelle le titre de l'exposition au Château Dampierre) celles de O.S.E.R. en E.R.O.S. E. N. : L'homme de lettres, chez Jean Lancri, j’entends par là l'auteur du livre Y et K, n’est-il pas volontiers séduit, lorsqu’il s’agit de mettre en scène son Cycle, par les lettres qui bifurquent, par ces lettres de l’alphabet qui, dans leur graphisme même, offrent à l’imaginaire des chemins de traverse ? E. L. : Pour répondre à cette question, il me faut emprunter le détour d'une anecdote biographique. Il me faut passer par le biais d’un détail orthographique. En effet, mon nom s'épelle L.A.N.C.R.I. : avec une terminaison en i et non en Y . A l’encontre de ce qui est d’usage pour ce patronyme, mon nom ne comporte aucun i grec. Il est donc dépourvu de cette lettre dont tu viens de rappeler qu’elle bifurque. Or, mon enfance durant (et même au-delà), il m'a fallu résister à l'empiètement de cette fourche. Ce i grec qui n'existe pas dans mon nom, il m’a fallu le mettre à distance toutes les fois qu'autrui tentait de me l'imposer. Force m'est de constater que cette lutte aura contribué à l'ancrer en moi, cette lettre qui manque à Lancri. A l’encrer en moi comme la lettre même du manque ou la marque de l'autre. Elle est devenue pour moi la marque de l'altérité la plus radicale qui soit pour un homme : celle de la féminité, celle de l'animalité. L'ancre Y : lettre ironiquement volée ou disparue ! Par quel malin génie (ou facétieux facteur) apposée sur Lancri ? Quoi qu'il en soit de ses modalités d'apparition, de ses masques et de ses avatars, elle n'est pas sans effets du moins picturaux. Signifiant labile mais indélébile, elle inscrit son filigrane dans le Cycle de Cheval à Vélo. E. B.: Changeons de thème. Te mettrais-tu du côté des romantiques ? J.L.: D'une certaine manière, oui. Mais avec d'importantes différences. Par exemple, je partage l'intérêt des romantiques pour le fragment. On pourrait même avancer que je ne peins que par fragments : je collecte et colle des fragments ; qu'il s'agisse de fragments de textures, de coulures, de matières, de mots, d'images ou de personnages. Mon Facteur Cheval lui-même collectionne les fragments, que ce soient des fragments de lettres ou d'êtres. Son profil (marqué par un nez qui s'enfile dans un naseau) provient d’ailleurs plus de l'assemblage d'un fragment de visage avec un fragment de museau que de l'hybridation d'un homme par un animal. Bien entendu, dans la réunion de ces divers fragments, c'est la présence de la mort qui me sollicite. De la mort à l'oeuvre. Car, comme chacun sait (mais on le sait sans aucun doute mieux depuis les romantiques allemands et les frères Schlegel en particulier), le fragment met à mort l'oeuvre tout en faisant œuvre lui-même. Une telle conception du fragment ne cesse de tirailler mon Facteur Cheval. Elle le travaille au corps, si j'ose dire ; elle ne cesse de le chevaucher. Puis-je risquer une hypothèse ? Peut-être que cette prédilection affichée pour le chevauchement considéré comme une variété d'assemblage de fragments, peut-être que cette prédilection-là rejoint chez moi une autre prédilection, celle, souvent pointée par les visiteurs de mes expos, pour le chiasme, pour l'antimétabole, bref, pour toutes ces figures de rhétorique qui sont fondées sur la symétrie et le renversement. À peine un sens (entendu comme direction), à peine un sens AB est-il mis en place que son inversion en BA vient le ruiner, littéralement le mettre à mal et à mort, ainsi que fait tout fragment. À peine un sens (entendu comme signification) est-il mis en route qu'il est aussitôt mis en déroute. E. B.: Position romantique. J. L.: Effectivement. Cependant, ainsi que je viens de l'énoncer, encore me faut-il nuancer ma position. Mon romantisme n'est que de façade. En d'autres termes, il n'est que de fiction. Ou encore de fonction. Il est à mettre au compte de ce qui m'amène à faire et devenir facteur. Autrement dit, loin de concerner l'individu Jean Lancri dans sa relation au monde, il est à verser au compte de l’auteur de la fiction du Facteur Cheval, dans son invention d'un autre monde. Il est à mettre au compte de la fonction Facteur Cheval pour tenter de rendre compte des fonctionnements profonds de la langue et de la psyché ; soit, encore une fois, d’un fonctionnement capable de renverser LOVE en VELO ou d'occulter l'un par l'autre. Romantisme de façade, de fiction, de fonction. À l'inverse des romantiques, je ne crois pas, en effet, que l'art et la vie soient une seule et même chose. Même si, dans le passé --par exemple pour l'installation mienne qui avait nom K ou la Chambre des métamorphoses, telle qu'elle fut montée en 1984 au Centre Pompidou puis montrée en quelques autres lieux muséaux--, même si j'ai pu alors jouer sur leur co-extensivité, voire sur leur collusion, l'espace de l'art et l'espace de la vie demeurent à mes yeux deux contrées radicalement différentes. À les confondre, ne risque-t-on pas toujours sa peau ou sa raison (comme il advint aux Nerval, Hölderlin, etc.) ? Et tout Fluxus ne me persuadera pas du contraire (malgré d’indéniables réussites artistiques qui ne sont d’ailleurs pas sans avoir laissé des traces sur certaines des œuvres du Cycle). E. N.: Mon cher Jean, pour terminer notre entretien, je voudrais te soumettre quelques réflexions qui sont finalement autant de questions concernant ton intérêt pour le Facteur Cheval. Le facteur, pour nous tous, c'est l'opérateur, celui qui fait, qui transforme. L'artiste donc est bien à ce titre facteur. Je rappelle aussi que ce dernier mot désigne le multiplicateur en mathématiques. Tu vois où va ma réflexion. Et puis il y a aussi ce Cheval qui est - qu'on le veuille ou non - avant tout cheval, animal fabuleux ou domestique. Ceci me pose aussi un problème. Toi dont je sais l'admiration pour le Bloom de Joyce - ce personnage qui est bourgeon sans doute mais nourri de toutes les cultures - opèrerais-tu, avec ce cheval, un retour à l'élémentaire, au naturel, au pauvre animal que nous sommes, pour préserver toute l'humilité, la modestie qui sont les tiennes dans la pratique artistique ? J. L.: Redoutables questions ! Avant même que d'y venir, je voudrais rappeler ici la leçon apprise d'un poète pour qui j'ai nourri une profonde affection : Edmond Jabès. Des conversations que j'ai pu avoir avec ce dernier, j'ai retenu que l'artiste ne doit jamais livrer ses clefs. L'artiste –qu’il soit peintre ou poète-- a plus vocation, disait-il, de poser des questions que d'y répondre. Jabès ne manquait d'ailleurs jamais d'ajouter que «la réponse est l'éclat de la question». Jeu de mots, bien sûr, et des plus chatoyants ; car l'éclat en question est à entendre au double sens d'une scintillation et d'une mise en pièces : dans le pluriel des éclats. J’en ferais volontiers mon credo. . Je dirai donc à Edmond que ses questions m'interpellent, comme on dit communément. Je les laisserai faire lentement tache d'huile en moi ; elles me travailleront et me remettront à la tâche. Pour tout ce qui concerne le facteur considéré comme amplificateur, multiplicateur, marqueur de la fonction du faire et notamment du faire cheval (ou de se faire Cheval) dans Le Cycle de Cheval à Vélo, il a mille fois raison, et je lui sais gré de formuler sa question en ouvrant un tel éventail de pistes. Le terme de facteur est bien pour moi l'indice du coefficient d'animalité dont il faut affecter Cheval ; mais il ne faut guère s'y tromper : l'animalité n'est ici que la profondeur de l'homme. C’est pourquoi, dans ce Cycle , nature ne s'oppose pas à culture, bien au contraire. Plutôt que de simplification, peut-être conviendrait-il mieux de parler d'enracinement. Ou bien d'enchâssement. Quoi qu'il en soit, l'accent délibérément porté sur le facteur (avec toute la polysémie qui s’attache à ce terme) cherche à déplacer l'attention vers les opérations à l'oeuvre dans le Cycle , que celles-ci soient d'ordre langagier, psychique, graphique ou pictural. Reste Bloom. Reste la difficile question de l'héritage joycien. Qu’en reste-t-il donc dans le Cycle ? Si j'ai pu, dans le passé (avec la complicité de mon ami Jean Paris, grand connaisseur s'il en fut jamais de Joyce), souhaiter me situer dans le sillage d'un hommage rendu à l'écrivain irlandais (par exemple, lors de l'exposition collective Joyce et Paris, au Centre Pompidou, en 1976, où j'intervenais avec un tableau consacré au premier mot de Finnegans wake), dans mon travail actuel, et notamment dans Le Cycle de Cheval à Vélo , la référence à Joyce se veut plus diffuse. Mais, pour voilée qu'elle soit, elle n'en perdure pas moins. Sans doute trouvera-t-on Cheval trop fruste pour revendiquer une pareille filiation ; toutefois, pour naïf que soit notre Facteur, il a des lettres, et il n'y peut mais. Ainsi, du parcours effectué par un certain Léopold Bloom dans le très littéraire Dublin de Ulysses, le 16 juin 1904, à la recherche d'un jugement quotidien qui transforme le solennel Doomsdaydu Jugement Dernier en un prosaïque Bloomsday(et transfère au passage chacun des chants de l'Odysséedans les heures d'une journée des plus ordinaires), de ce parcours à travers l'univers des lettres ne demeure guère que la promenade erratique d'un Facteur Cheval en appui sur langage et pédales, en (dés)équilibre sur sa bécane, saisi, transi par le retournement des quatre lettres de LOVEen VELOet inversement. Du modèle joycien ne subsiste qu'une course sans fin, obstinée comme celle d'un juif errant. Plus tout de même quelques autres éléments. Mais qu'il me soit permis --fidélité à Jabès oblige-- de ne pas les préciser davantage.
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